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Comment assurer la sécurité des journalistes tunisiens ?

@Crédit_photo_Slate

Après une année de travail de monitoring, le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT) a présenté jeudi dernier, dans le cadre d’une conférence de presse, la liste des recommandations issues du deuxième rapport annuel de l’unité de monitoring du centre de sécurité professionnelle.

Ces recommandations sont réparties selon les rôles des 5 acteurs : le gouvernement tunisien, le Pouvoir judiciaire tunisien, le Législateur tunisien, le Ministère de l’Intérieur et la Commission suprême des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Quant au gouvernement tunisien, il est appelé à :

  • Renforcer ces efforts diplomatiques en faveur du dossier des journalistes Soufiène Chourabi et Nadhir Guetari disparus en Libye depuis le 08 novembre 2014, afin de découvrir la vérité ;
  • Annoncer publiquement les agressions et les attaques graves commises contre les journalistes en Tunisie ;
  • Diffuser les résultats des enquêtes administratives menées auprès des agents de l’État, des agents de sécurité et des agents publics, impliqués dans des attaques menées contre des journalistes.

Selon le rapport, le pouvoir judiciaire tunisien est appelé aussi à développer ses stratégies et ses plans pour découvrir l’histoire cachée de la disparition forcée des deux journalistes évoqués. Cependant, il est également amené à :

  • Mener des enquêtes impartiales, rapides et efficaces à propos des situations d’agressions de journalistes et remettre en questions les responsables coupables pour que ces situations ne se répètent plus ;
  • Nommer les personnes qualifiées pour diriger les enquêtes portant sur les agressions menées contre des journalistes et, adopter des méthodes et des procédures d’enquête compatibles avec les caractéristiques du travail journalistique ;
  • Arrêter de poursuivre les journalistes pour leurs travaux journalistiques en dehors du cadre de la loi organisant la liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’édition en Tunisie.

S’agissant du législateur tunisien, il est appelé à :

  • Renforcer les garanties juridiques visant à protéger la liberté d’opinion et d’expression ainsi que la sécurité de la presse dans les projets de loi, et à respecter le principe de non-retrait des acquis obtenus dans le domaine de ces libertés ;
  • Prendre des décisions claires mettant fin aux pratiques qui entravent la liberté de la presse, de l’impression et de la publication ;
  • Remettre en question les représentants de l’État, et en particulier des forces de l’ordre, en cas d’attaques menées contre les journalistes et la liberté de la presse.

Le Ministère de l’Intérieur devrait aussi :

  • Accélérer l’adoption d’un projet de code de conduite régissant les relations entre les forces de sécurité intérieure et les représentants des médias, qui a été élaboré de manière participative avec les institutions professionnelles depuis 2014.
  • Annoncer auprès des acteurs du ministère qui se trouvent sur terrain que la carte de presse professionnelle est la seule carte d’identité pour un journaliste, et que l’autorisation écrite est une procédure exceptionnelle appliquée uniquement pour prendre en photo les bâtiments de l’extérieur.
  • Soutenir les efforts de la cellule de crise pour faciliter le contact des journalistes avec les membres de cette cellule.
  • Remettre en question les forces de l’ordre, en cas d’attaques menées contre les journalistes et la liberté de la presse.

Le rapport du SNJT s’est adressé également à la Commission suprême des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Cette dernière est appelée à :

  • Activer son mandat et ses pouvoirs dans le domaine de la protection de la liberté d’opinion et d’expression et de la sécurité des journalistes en enquêtant sur les cas de menaces, d’incitation, d’agressions matérielles et morales menés contre les journalistes et en prenant les mesures nécessaires.
  • Concevoir et mettre à jour la base de données qui rassemble les cas d’agressions menés contre les journalistes en tenant compte de la spécificité de ces agressions.
  • S’engager davantage dans la mise en œuvre du plan des Nations Unies sur la sécurité des journalistes et la question de l’impunité, en développant un plan national pour la sécurité des journalistes visant à promouvoir et à protéger la liberté de la presse et des médias en Tunisie.
  • Mettre en place un mécanisme ou un comité durable au sein de la Commission, chargée de la sécurité des journalistes, pour surveiller et enquêter sur les menaces et les agressions matérielles et morales à l’encontre de journalistes membres, et prendre les mesures nécessaires.

 

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La rumeur de l’exécution des journalistes Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari : A qui le profit ?

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Un numéro de « Charlie hebdo »

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Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari

N.B: cet article a été publié le 10/01/2015 dans le journal Huffington Post

Tout le monde a été surpris la semaine dernière par l’information de l’exécution des journalistes tunisiens Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari, retenus en otages depuis plus de cent vingt jours en Libye par la branche libyenne de l’organisation terroriste de l’État islamique (Daech).

Tous les médias des quatre coins du monde ont directement diffusé l’information qui a été publiée par la chaîne française publique (France 24) sans vérifier sa fiabilité. Les médias tunisiens étaient les seuls qui ne l’ont pas partagée directement, peut-être parce qu’il s’agit de collègues, mais en même temps le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT) a appelé les journalistes tunisiens à calmer les tensions et à ne diffuser aucune confirmation de l’information avant que les responsables la vérifie auprès de sources crédibles.

Colère, chagrin, tristesse, etc. telle a été la situation des journalistes tunisiens dans les couloirs du SNJT, en attendant la bonne nouvelle du Président du syndicat ou des responsables politiques. Au moment où les médias étrangers partageaient l’information, les professionnels de la scène médiatique tunisienne avaient des doutes quant à l’authenticité de cette information. La lueur d’espoir était présente mais les médias étrangers ne cessaient de faire circuler cette rumeur qui s’est propagée comme une traînée de poudre devant le silence des autorités.

En fait, les faits confirmaient qu’il s’agissait bel et bien d’une rumeur, car l’information a été publiée sur une page Facebook trois heures après sa création. Donc personne ne confirme que l’Etat islamique (Daech) est le propriétaire de cette page. « France 24« , elle-même, n’a pas pris le temps pour vérifier l’information. Le Président du SNJT a d’ailleurs soupçonné que cette affaire soit en lien avec l’affaire de Charlie Hebdo.

Quand la géopolitique des médias s’impose

Les médias ont toujours été efficaces en matière de croissance des échanges mondiaux sur le plan économique et sociologique, mais aussi sur le plan géopolitique. Comme le souligne le géographe Jacques Barrat, les médias sont « à la fois reflets et acteurs des mutations géopolitiques […] reflets dans la mesure où ils sont le plus souvent les miroirs fidèles des espaces géographiques, des entités économiques et politiques, et des contradictions des sociétés humaines au sein desquelles ils se sont implantés et fonctionnent. Plus encore, ils sont de bons révélateurs des inégalités qui existent entre les hémisphères, les continents, les blocs, les aires culturelles et les nations, et donc des grands équilibres et déséquilibres du monde d’aujourd’hui ».

En réalité, les médias ont participé à la création d’un nouvel espace et ont imposé de nouveaux enjeux avec l’émergence des nouveaux outils de communication et d’expression. Ils constituent tout simplement un moyen de bouleversements considérable de la géopolitique mondiale après avoir commencé à jouer un rôle important dans les relations internationales et les situations de conflit.

Dans les conflits armés, leur utilisation s’affirme depuis la nuit des temps, à savoir la guerre mondiale, et est devenue un champ d’action spécifique de l’activité militaire. Le ministère de l’information Allemand Goebbels a découvert l’utilité des médias pour gagner la guerre du sens et la bataille de l’influence et ce en manipulant ou en influençant l’opinion publique.

Et Aymeric Chauprade, dans « Géopolitique, Constantes et changements dans l’histoire », publié en 2001, a souligné la guerre de l’information menée par les États-Unis pour orienter l’opinion publique des pays occidentaux durant les guerres du Golfe de 1990-1991 et du Kosovo. C’est ce que confirme aussi notre situation actuelle avec ce que nous avons vécu de cyber conflits et d’utilisation des médias sociaux dans les mouvements de contestations populaires à savoir le « printemps arabe ».

De ce fait, la géopolitique des médias s’impose ainsi, afin d’étudier les rivalités de pouvoirs entre les acteurs médiatiques, les systèmes d’influence des médias et le détournement de l’opinion publique et du discours des médias dans un contexte de conflits, etc. Il s’agit de la stratégie de contrôle, de développement des tensions et de réactions entre les acteurs.

Et si les médias sont utilisés ainsi en tant qu’instrument au service de l’État et exercent une capacité d’influence sur le comportement des opinions publiques, ne devrions-nous pas nous demander si la fausse rumeur de l’exécution des journalistes Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari ne fait pas partie d’un projet de géopolitique de médias?

En fait, cette fausse rumeur a été propagée le lendemain de l’attentat de « Charlie Hebdo » qui a engendré la mort de douze personnes, y compris le directeur de la publication. Des terroristes ont été accusés et l’Islam a été mis en question. Bien que la majorité de la communauté française ait critiqué cet attentat, de nombreux Français ont été assez sévères contre les Musulmans. De plus, l’infodominance, dans sa dimension militaire, consiste à employer des moyens techniques pour connaître le champ de bataille et plonger l’adversaire dans le brouillard afin de le paralyser. La France ne cherchait peut-être pas à propager une vision du monde contre l’Islam, à travers sa chaîne étatique France 24?

D’un autre côté, certains internautes et spécialistes de conflits politiques supposent que l’affaire de « Charlie Hebdo » elle-même fait partie d’un plan politique international contre l’islam, avec l’émergence de l’islamophobie en l’Europe. Les puissances politiques ont tout simplement réussi à conceptualiser le fait événementiel, propager des discours d’influence et des images sensibles qui touchent les citoyens, dans le cadre de la transnationalisation, où la frontière entre les États tend à s’effacer dans les échanges y compris les échanges d’informations. Ainsi, de nouvelles formes de domination se distinguent, celles de la supériorité par le savoir, la prédation de l’information et la désinformation.

Aujourd’hui, Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari, citoyens tunisiens et journalistes maintenus en otages alors qu’ils exerçaient leur profession, sont en danger. Pour que leur affaire ne soit plus utilisée au profit des conflits politiques, les autorités tunisiennes sont appelées à trouver des compromis avec les négociateurs. Tout le monde reconnait le rôle des médias au niveau de la création de la nouvelle infanterie du « soft power » et du champ de bataille de demain. Et rappelons alors ce qu’a déclaré le Président de la république tunisienne, Béji Caïd Essebssi: « Leur épreuve est devenue une cause nationale et nous ferons notre possible pour les libérer ».

Nouha Belaid