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Un nouvel observatoire du journalisme pour le Monde Arabe

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Le réseau de l’Observatoire Européen du Journalisme (EJO) s’est élargi en dehors de l’Europe avec le lancement de l’Observatoire Arabe du Journalisme (AJO – http://www.ajo-ar.org), en partenariat avec le Centre de développement des médias (MDC – http://www.mdcnet.org), implanté à Tunis.

Cet observatoire couvrira, en arabe et bientôt en français, l’actualité du journalisme, ainsi que la recherche sur les médias, la liberté de la presse et la responsabilité des médias, les tendances du journalisme et des industries médiatiques dans les pays arabes.

Outre le site web, AJO diffusera également sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter. AJO est dirigé par Dr. Abdelkrim Hizaoui, Professeur à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI, Tunis) et ancien Directeur du Centre Africain de Perfectionnement des Journalistes et des Communicateurs (CAPJC).

A travers AJO, Dr Hizaoui espère offrir aux chercheurs des médias arabes et aux professionnels des médias un forum pour présenter et discuter leurs recherches à un moment où les médias sont appelés à soutenir les transitions politiques déclenchées par le «Printemps Arabe».

Le site AJO est édité par Nouha Belaid, doctorante à l’IPSI, blogueuse et enseignante de médias numériques. L’AJO sera étroitement lié au réseau de l’Observatoire Européen du Journalisme (en.ejo.ch) qui se compose de 13 universités européennes et une américaine, ainsi que de plusieurs institutions de recherche, qui partagent les mêmes objectifs pour un meilleur accès aux recherches sur le journalisme, sur les effets du numérique sur les industries des médias et pour l’amélioration des échanges entre les différentes cultures du journalisme au-delà des barrières linguistiques.

Ce projet a été développé en étroite collaboration avec l’Observatoire Européen du Journalisme et l’Università della Svizzera Italiana (USI- http://www.usi.ch/ ) à Lugano, en Suisse, et il fait partie d’un projet visant à renforcer les relations entre la Suisse d’une part et les pays du Nord et du Sud de la Méditerranée d’autre part. Il constitue également une première étape pour revitaliser le laboratoire des études méditerranéennes à l’USI. AJO est financé par la Fondation Fidinam, à Lugano.

Page Facebook : https://www.facebook.com/Observatoire-Arabe-du-Journalisme-المرصد-العربي-للصحافة-497279620475363/

Compte Twitter : https://twitter.com/AJO_EJO

[Journée Mondiale de la liberté de presse ] – Nouha Belaid, Universitaire tunisienne, chercheur en Sciences de l’information et de la communication: «Le quatrième pouvoir a été toujours visé par les hommes politiques»

Journal

N.B: Cet entretien a été publié le 03/05/2011, dans le journal algérien  » Chiffres d’affaires« 

Dans cet entretien, l’Universitaire tunisienne, chercheur en Sciences de l’information et de la communication, Nouha Belaïd, qui est pour rappel, titulaire en 2013, du Prix de l’excellence scientifique de l’Université de Manouba, dont le sujet était «la communication politique sur les réseaux sociaux», nous livre son analyse de la situation de la presse écrite, et de l’évolution des médias, notamment dans l’espace maghrébin, où elle estime que beaucoup reste encore à faire, pour parler d’une réelle liberté de la presse. Notre interlocutrice, qui ne se fait pas de mirage, estime toutefois que si la situation actuelle, à l’ombre des événements politiques qui caractérisent notre époque, en plus des évolutions technologiques, suppose une refondation, il n’est pas pour autant acceptable de conclure à la fin de la presse écrite. Pour elle: «nous ne pouvons jamais confirmer la disparition du plus ancien média qui est la gazette.» 

Le Chiffre d’Affaires: La presse écrite vit actuellement l’une des plus difficiles étapes de son histoire, avec notamment l’avènement des nouvelles technologies, pensez-vous que nous assistons à la fin de la presse écrite et du journalisme «classique»?

Nouha Belaid: Bien que la presse écrite ait vécu plusieurs contraintes qui ont poussé certains titres à abandonner la scène médiatique, nous ne pouvons jamais confirmer la disparition du plus ancien média, qui est la gazette. Avec l’apparition d’Internet et du numérique, les médias ne sont pas nécessairement menacés de disparition, mais, pour se maintenir à flot, ils doivent se transformer, radicalement.

A un certain moment, avec l’invention de la télévision, certaines gens pensaient que la Radio disparaitra au fil des années. Il s’est avéré après, que chaque média a son propre public. Il suffit tout simplement, de développer les moyens de distribution du journal papier.

Ensuite, les nouvelles technologies présentent un outil efficace qui pourra être utilisé en faveur de la presse écrite. Aujourd’hui, à l’ère de la convergence médiatique, nous assistons à l’usage des canaux électroniques, pour propager les journaux papiers et ce, via les sites Internet, les plateformes et les applications mobiles.

Il ne faut pas opposer le papier au numérique. C’est une bataille d’arrière garde, d’autant plus qu’ils ne devraient pas être en guerre. Le journalisme classique ne touchera jamais à sa fin. Il a plutôt profité de ses nouvelles autoroutes d’informations, pour toucher un large public.

Nous célébrons la Journée mondiale de la liberté de la presse ce 3 mai, quelle lecture faites vous de la situation des médias en général, et particulièrement de la liberté de l’exercice du métier de journaliste, notamment au Maghreb?

Le 03 mai est certainement une occasion pour rappeler ceux qui détiennent le pouvoir de l’importance de la liberté de presse, pour un pays démocratique ou qui se voit démocratique. Mais un jour ne suffit pas pour célébrer cette cause universelle, surtout dans le monde arabe et plus précisément, au Maghreb. En 2015, tous les pays du monde, démocrates et dictateurs, ont vécu des manifestations qui critiquaient l’attaque barbare contre le journal satirique français «Charlie Hebdo». Bien que l’Islam ait été attaqué, la liberté d’expression se confirmait et le terrorisme était refusé dans un Etat comme la France, là où les valeurs de la République libre et démocrate s’apprennent à l’école et on y tient très fort. Or, pour assurer la liberté du journalisme dans les bonnes conditions, des institutions sont appelées de temps en temps, à rappeler les acteurs de la scène médiatique pour qu’ils respectent la déontologie du métier, et d’autres sont appelées à réguler les médias, selon le code de presse mis en place.

Je ne vois pas alors de liberté de la presse dans le Monde arabe, tant qu’il existe une chaine télévisée comme Al Jazira qui fait de la propagande pour un régime dictateur, tant qu’un présentateur talentueux comme Bacem Youssef, fut arrêté pour avoir critiqué le Président, tant que deux journalistes tunisiens Soufiene Chourabi et Nadheer Ketari fussent torturés en Lybie, pour avoir été à la recherche d’une vérité, tant que les agressions contre les journalistes se poursuivent en Tunisie etc…

Au Maghreb, le métier du journalisme est régulé par des institutions, à savoir les conseils de presse, les autorités de régulation de l’audiovisuel, les syndicaux, les Associations nationales et internationales etc… Mais avant de mettre en place une institution de régulation, le régime politique mis en place devrait être le protecteur de cette liberté du journalisme. Je ne vois pas alors de liberté de la presse dans le monde arabe, tant qu’il existe une chaine télévisée comme Al Jazira, qui fait de la propagande pour un régime dictateur, tant qu’un présentateur talentueux comme Bacem Youssef fut arrêté pour avoir critiqué le Président, tant que deux Journalistes tunisiens, Soufiene Chourabi et Nadheer Ketari, fussent torturés en Lybie pour avoir été à la recherche d’une vérité, tant que les agressions contre les journalistes se poursuivent en Tunisie etc… Il nous reste beaucoup de choses à faire, dans le Monde arabe et précisément au Maghreb, pour parler d’une liberté réelle de la presse. Nous sommes encore mal classés à l’échelle internationale.

L’expérience tunisienne en matière de liberté d’expression est édifiante, pouvez-vous nous donner un aperçu sur cet évolution, et les contraintes éventuelles, à l’ombre des chamboulements politiques dans le pays?

Malheureusement en Tunisie, post révolutionnaire qui se voit pays des libertés, notamment suite aux premières élections démocratiques dans son histoire, et selon le rapport mensuel du Centre de Tunis pour la liberté de la presse (CTLP), nous enregistrons encore des agressions contre les Journalistes tunisiens.

En mars 2015, publié dans le rapport mensuel du CTLP: «De la gifle à l’agression violente, en passant par l’exhibition de l’arme devant la caméra… les politiques tout autant que les agents de sécurité et le public sportif, soumis à l’influence de l’incitation contre les journalistes, sont devenus, désormais, complices dans les violations à l’encontre des journalistes, qui caractérisent le mois de mars 2015».

Mentionné aussi dans ce rapport qu’au cours de ce mois de mars 2015, 24 agressions ont été commises sur les employés, dans le secteur de la presse ayant porté atteinte à 31 personnes, dont 13 journalistes femmes et 18 hommes exerçant dans 07 chaines de télévision (TNN, La nationale Une, Nesma TV, Hannibal, Telvza TV, Al Jazeera et Al Âhd irakienne), 03 radios (MFM, la Chaîne nationale et Mosaïque Fm), 04 journaux (Echourouk, Akhbar Al Jomhouria, Ettounissiya et Essahafa), 03 sites WEB (Tanit Presse, Web Hebdo et Journalistes sfaxiens) ainsi qu’un journaliste indépendant.

«Les Journalistes tunisiens sont devenus plus unis autour de leurs causes communes. Et cela a été remarquable pendant de nombreuses occasions, afin de défendre leur liberté d’expression. Mais les journalistes proches du régime mis en place, existent encore et les médias de propagande politique s’imposent, car cela fait partie du paysage politique. Le quatrième pouvoir a été toujours visé par les hommes politiques, ce qui pousse certains parmi eux, à détenir quelques médias.»

Cela ne veut pas dire que la Tunisie actuelle, n’est pas un pays de liberté. Bien au contraire, les journalistes sont devenus beaucoup plus revendicatifs et cherchent à arracher leurs droits, que ce soit à travers les manifestations ou à travers les débats qu’ils mènent dans les plateaux télévisés, ou radiophoniques, ou leurs articles qui critiquent de temps en temps les décisions des hommes au pouvoir.

De plus, les Journalistes tunisiens sont devenus plus unis autour de leurs causes communes. Et cela a été remarquable pendant de nombreuses occasions, afin de défendre leur liberté d’expression. Mais les journalistes proches du régime mis en place existent encore, et les médias de propagande politique s’imposent, car cela fait partie du paysage politique. Le quatrième pouvoir a été toujours visé par les hommes politiques, ce qui pousse certains parmi eux, à détenir quelques médias. Nous ne pouvons pas nous en passer, car une expérience démocratique se base sur le pluralisme d’idées et de mouvements politiques. Le journalisme, au vrai sens du mot et à l’instar des expériences démocratiques étrangères notamment celle du pays de Montesquieu et Voltaire, est en train de se réformer et les journalistes sont en période d’apprentissage.

La formation des journalistes, et autres professionnels des médias, semble épouser des modèles nouveaux, souvent en adéquation avec le besoin d’un marché qui se veut en permanente évolution, quelle lecture faites vous de l’évolution de la formation dans ce domaine?

La formation en journalisme a évolué en Tunisie, notamment après le 14 janvier 2011. Jadis, la formation académique en journalisme se limitait à l’université publique, mais aujourd’hui, étant donné que le pouvoir mis en place est appelé à encourager la liberté de la presse, la Tunisie a vécu l’émergence des universités privées en journalisme. Ces nouvelles universités de journalisme ont essayé de rompre avec la méthode classique d’enseignement de cette discipline et ce, en adaptant le contenu d’enseignement aux besoins du marché, surtout que le journalisme est un métier de terrain, avant d’être un métier de théories. Le régime de Ben Ali ne voulait pas que les journalistes soient bien formés et instruits, pour qu’ils ne soient pas critiques, mais il cherchait à les rendre des personnes soumises, ce qui explique l’absence du professionnalisme en matière d’investigation journalistique, auprès de la majorité des diplômés de l’ancienne école de journalisme en Tunisie. Aujourd’hui, ce sont les jeunes diplômés en journalisme, qui maitrisent ce genre journalistique qui cherche à relever les défis et présenter le non-dit.

De même, les Journalistes tunisiens ont profité de plusieurs opportunités de formation professionnelle à l’étranger. Plusieurs organismes étrangers ont d’ailleurs présenté aux Journalistes tunisiens, des cycles de formations gratuits, sous prétexte qu’ils participent à l’édifice d’une Tunisie libre et démocrate, à savoir CFI, DW, France Télévision, Fondation Hirondelle etc… Certains journalistes ont appliqué les nouvelles connaissances dans leurs pratiques journalistiques et d’autres se sont limités au certificat reçu, sans que la formation ait un résultat concret.

L’absence de passerelles réelles entre les médias des différents pays de l’espace maghrébin, pose une vraie problématique d’incompréhension chez les populations de lecteurs. Ne pensez-vous pas qu’il serait nécessaire d’engager de nouvelles démarches de rapprochement, et même pourquoi pas, de lever les barrières juridiques dressées par les Etats, afin de mieux favoriser la communication et la liberté d’expression?

La Chaine tunisienne «Nesma Tv» est le projet du Grand Maghreb et dont l’objectif est de réunir la population maghrébine, qui partage des traits communs. Penser à lancer un journal maghrébin est aussi une bonne idée, à concrétiser, au moment où la presse écrite traverse une crise. Ce jumelage pourra être une solution face aux défis économiques, puisque cela permettra au journal de toucher un public plus large.

«La liberté de communication entre les Etats ne dépend pas des barrières juridiques, mais plutôt des régimes mis en place dans les différents pays membres. Dans tous les cas, nous ne pouvons pas établir une comparaison entre un régime royal tel que celui du Maroc,  un régime présidentiel tel que celui de l’Algérie, un régime parlementaire tel que celui de la Tunisie et un régime de communautés, tel que celui de la Lybie.»

Et puis la liberté de communication entre les Etats, ne dépend pas des barrières juridiques, mais plutôt des régimes mis en place dans les différents pays membres. Dans tous les cas, nous ne pouvons pas établir une comparaison entre un régime royal tel que celui du Maroc,  un régime présidentiel tel que celui de l’Algérie, un régime parlementaire tel que celui de la Tunisie et un régime de communautés, tel que celui de la Lybie. Nous ne sommes pas encore en période d’ouverture médiatique sur d’autres horizons, mais plutôt de réformes médiatiques au sein de notre pays. Il faut commencer par se corriger soi-même et penser ensuite à établir un modèle maghrébin, qui rassemble tous les pays du Maghreb. Nous partageons un vécu riche de traditions et de coutumes, mais nous n’avons pas la même vision politique. Les médias sont le miroir du régime politique mis en place. Donc, il faut bâtir un régime solide dans chaque pays, qui encourage la liberté d’expression et pensons après à l’union médiatique maghrébine, qui partage les mêmes objectifs.

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