Nouha Belaid : «Les pays maghrébins ont besoin d’une réforme communicationnelle»

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Interview réalisée par Lyazid Khaber

Lien :Chiffre d’affaires 

Touchés de près ou de loin par les effets du «Printemps arabe», les médias maghrébins vivent une phase de transformation qui implique des changements capitaux, tant sur le plan de la structure que des méthodes. Etant coincés entre le besoin d’une évolution qui s’impose à eux, avec notamment l’émergence des nouveaux médias, et l’impératif d’être au service de la société, ces médias donnent l’impression de suivre mal la marche du développement, car embourbés qu’ils sont dans les contradictions qui minent déjà leur terrain d’évolution. A toutes ces questions, et face au déficit encore visible en terme de performance, nous avons interrogé l’experte tunisienne en communication, Melle Nouha Belaid, occupant actuellement le poste de Coordinatrice Pédagogique du département Journalisme & Communication, CentraleCom – Université Centrale – Tunisie, laquelle porte dans ses recherches et interventions, une grande attention à la convergence entre les médias ainsi qu’à la communication en général. Ainsi, et vu que noussommes aujourd’hui à l’ère du web 2.0, plusieurs question d’ordre technique et pratique se pose, d’où l’intérêt croissant à l’approche économique du domaine de l’information. Dans cette interview, notre interlocutrice qui s’intéresse de près à l’évolution actuelle au rythme de transformations majeures qu’imposent la mondialisation et la technologie, explique comment il est urgent de procéder à des réformes profondes dans le domaine. Estimant que la communication joue un rôle capital dans les rapports en société, et à plus forte raison au niveau des Etats, Nouh Belaid qui s’intéresse également à l’évolution des médias dans la région Ména (Moyen-Orient et Afrique du Nord), et particulièrement au Maghreb, regrette le fait que les médias modernes (internet notamment) «tardent à se faire reconnaitre en tant que sources fiables», ce qui selon elle doit changer. Interview.

 Le Chiffre d’affaires : Les médias vivent actuellement au rythme de transformations majeures qu’imposent la mondialisation et la technologie. Toutefois, dans la région Ména, et particulièrement au Maghreb, les médias modernes (internet notamment) tardent à se faire reconnaitre en tant que source fiable, sans compter la réticence des gouvernants à les hisser au niveau de l’excellence, quelle lecture faites vous en tant que spécialiste des médias, de cette situation?

Nouha Belaid : Certes, l’adoption de la nouvelle technologie par le monde arabe est venue un peu en retard mais quelques dates confirment l’implication de la société au rythme de la mondialisation. Le Président tunisien déchu Zine Abbdeddine Ben Ali a voulu en 2005, confirmer que la Tunisie est un  pôle arabe technologique et ce en accueillant le Sommet Mondial de l’Information, sauf que plusieurs études confirmaient le fossé numérique entre les régions du pays. Toutefois après, les médias sociaux notamment Facebook étaient le  moteur du printemps arabe. Et même quand le Président déchu Hosni Moubarek a décidé de fermer Internet, Google était au service des révolutionnaires égyptiens.  Donc au moment où les médias classiques s’abstenaient, le numérique répondaient à l’appel des manifestants. Tout simplement, les gouvernants avaient peur de ces canaux numériques qui semblent difficile de les gérer. Il suffit qu’un contenu soit publié à l’instant « t » pour qu’il soit partagé auprès de toute l’humanité. C’est pour cette raison que nous appelions à démocratiser le numérique. Il faut que tout le monde ait accès à Internet étant donné que cela fait partie du droit du citoyen à l’accès à l’information. Mais le problème s’impose quand il s’agit d’un mauvais usage d’Internet notamment avec le développement ces dernières années, de la presse électronique. Cette dernière exige l’instantanéité au point que le journaliste ne trouve pas parfois suffisamment le temps pour vérifier ses informations. Du coup, il pourra tomber dans le piège de propagation des rumeurs. Malheureusement, de nombreux accidents ont été enregistrés dans les pays du printemps arabe vu le nombre des événements qui aient lieu chaque jours entre manifestation, sit in, déclaration politique.etc. Ce qui souligne l’importance d’un conseil de presse électronique pour réguler le domaine des médias électroniques à l’instar des pays occidentaux. Le Maroc a déjà crée l’association marocaine de la presse digitale dont l’objectif est « défendre les intérêts de la presse digitale ». Reste à adopter le modèle dans d’autres pays arabes à savoir la Tunisie. Dans tous les cas, le journaliste qui exerce le métier auprès d’un média électronique devra toujours vérifier son information auprès d’une source fiable et cela fait partie de la déontologie du métier journalistique. Ce qui fait la différence entre un média crédible et un média mensongère. Et surtout, il faut se méfier des informations publiées sur les médias sociaux qui reflètent le journalisme citoyen. Ce dernier n’est pas soumis à une règle ou contrainte. Tout citoyen est journaliste et transporteur de l’information. Par contre un journaliste professionnel devra se rappeler du code de presse, sinon à quoi çà sert la reconnaissance du journaliste électronique s’il n’applique pas les règles du métier ?. Et nous attendons à ce que les médias sociaux dont le numéro un est Facebook créent leur chartes déontologiques tant qu’ils se présentent en tant que des nouveaux médias.

 

Le Chiffre d’affaires : Vous avez vécu en Tunisie l’une des révolutions les plus marquantes de ce qui est appelé « le printemps arabe » où on dit que les médias sociaux ont joué un rôle primordial, ne pensez-vous pas que c’est là une des preuves de l’échec des médias classiques à drainer les foules, et que ces derniers sont actuellement condamnés à suivre la marche du développement?

Nouha Belaid : Certains pensent que les médias sociaux ont déclenché le « printemps arabe » et que Facebook a crée ces évènements puisque les révolutionnaires ont utilisé cet outil, pour publier les vidéos des manifestations et des agressions de la police contre les citoyens. Mais tel que l’a déjà dit  Hisham Almiraat, médecin et blogueur marocain, il serait un peu exagéré de prétendre qu’Internet a suffi à imposer le respect de la dignité des citoyens. Peut être, il y a beaucoup participé dans le sens où  il a donné une voix aux citoyens ordinaires ou des quartiers démunis  car n’oublions pas que nous souffrons du fossé numérique entre les régions de l’intérieur. Mais à un certain moment, les médias sociaux ont mis l’accent sur des sujets très sensibles et ont dévoilés des situations pénibles que les médias traditionnels soumis au pouvoir du régime, ne pouvaient pas aborder en toute liberté et objectivité. Ces médias sociaux sont tout simplement des instruments qui permettent de montrer les abus, soulever les vraies préoccupations du peuple, et bien entendu faire tomber les tabous quels qu’ils soient : politiques, sociaux, religieux, économiques. C’était le cas chez nous en Tunisie mais après la réforme du domaine de l’information et de la communication que ce soit avec l’abolition des anciennes institutions de régulation et la création de l’ Instance Nationale de la Réforme du domaine de l’Information et de la Communication (INRIC) et après de la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) ou avec l’émergence de nouveaux médias ( télés, radio et journaux), les médias classiques ont repris leur rôle et ont essayé de gagner la confiance du peuple tunisien. Entre temps, ces médias ont découvert l’importance de la présence sur la toile. Donc, ils ont cherché au même temps à s’imposer sur Internet et ce en créant leurs versions numériques. Quand le citoyen tunisien est devenu victimes de rumeurs propagées sur Internet, l’INRIC qui a été appelée à reformer le domaine, préparait les décrets lois 115 et 116 (codes de presse) afin de réguler le domaine et mettre fin aux rumeurs. Petit à petit, le citoyen tunisien a commencé à découvrir autrement les médias classiques. Les journalistes eux-mêmes, ont passé par des stages de formation afin de rompre avec les  anciennes méthodes de traitement de l’information. Donc tous les médias que se soient classiques ou nouveaux réussissent à drainer les foules, au point que certains hommes politiques cherchent à  les détenir. Le deuxième vainqueur des élections du 23 octobre 2011 en Tunisie, Aridha Chaabia, son dirigeant n’était pas propriétaire  d’une chaine télévisée qui diffuse de Londres ? En fait, ses discours ont influencé les citoyens tunisiens pourtant nous n’avons jamais entendu parler de lui avant cette date et nous n’avons jamais pensé à sa victoire. C’était une surprise pour tous les bureaux de sondage, toute la classe politique tunisienne et tous les citoyens intellectuels.

«Le journaliste qui exerce le métier auprès d’un média électronique devra
toujours vérifier son information auprès d’une source fiable et cela fait
partie de la déontologie du métier journalistique. Ce qui fait la différence
entre un média crédible et un média mensonger. Et surtout, il faut se
méfier des informations publiées sur les médias sociaux qui reflètent le
journalisme citoyen.»

Le Chiffre d’affaires : La formation universitaire reste, au niveau des pays maghrébin notamment, coincée dans les schémas anciens et classiques de la communication, partagez-vous cet avis ou appréciez-vous par contre le rendement de la recherche universitaire dans ce domaine dans nos pays?

Nouha Belaid : Il faut se demander tout d’abord : est ce que la recherche universitaire dans ce domaine est développée dans le monde arabe ? Bien que le terrain soit propice et le milieu temporaire et social suscite l’intérêt de plusieurs chercheurs de l’autre coté de la méditerranée, les chercheurs de ce domaine ne trouvent pas une occasion pour exploiter leurs recherches et ont recours à l’étranger. Ce n’est pas faute de moyens mais plutôt de volonté. Et tellement le corps universitaire a vieilli, nous ne cherchons pas à développer les méthodes pédagogiques. Dans les pays occidentaux, l’enseignement se base sur l’interactivité entre enseignant/étudiant et étudiant/étudiant. Malheureusement, chez nous rares sont les cours interactifs qui se basent notamment sur l’application des nouveaux schémas de communication, en adoptant le numérique. Nous pouvons encore assister à un cours là où l’enseignant dicte et explique. C’est le schéma le plus classique de l’enseignement. Et à vous d’imaginer une université qui enseigne la communication et qui n’applique pas la communication sur le plan administratif ou pédagogique. Cela fait partie déjà du besoin à une réforme communicationnelle au sein des pays arabes notamment maghrébins.

 

Le Chiffre d’affaires : Vous avez travaillé sur la convergence des médias en ces temps où les TIC impose la marche à suivre, et le journalisme citoyen s’impose comme alternative, quelle appréciation faite vous de cette évolution dans notre région, et quelle seront d’après vous les priorités afin d’éviter de décrédibiliser davantage les médias classiques?

Nouha Belaid : Le journalisme citoyen a été à un certain moment une alternative dans les pays du « printemps arabe » mais ne pourrait jamais l’être à long terme car les journalistes sont appelés après la réforme à assurer leurs rôles convenablement. Mais comme je vous l’ai déjà dit, les médias classiques ont découvert l’importance que jouent les réseaux électroniques, ces nouveaux canaux dont parlait Emanuel Castels puisqu’il s’agit d’une société en réseaux, au point qu’ils ont crée leurs versions sur la toile. Nous trouvons alors des télés et des radios qui ont des sites Internet ou des journaux qui ont leurs versions électroniques. Ils ont même crée des pages Facebook et des comptes sur Twitter et ils participent à la course d’instantanéité d’informations avec les nouveaux médias. C’est la crédibilité de l’information qui fait la différence. De même, le grand philosophe et spécialiste de la cyberculture Pierre Levy disait los d’une interview avec le journal français Libération que « les réseaux permettent de mettre en commun nos mémoires, nos compétences, nos imaginations, nos projets, nos idées, et de faire en sorte que toutes les différences, les singularités se relancent les unes les autres, entrent en complémentarité, en synergie ». Donc nous devrons apprendre à profiter de ces réseaux au service de la société.

«Certains pensent que les médias sociaux ont déclenché le «Printemps arabe» et que Facebook a créé ces évènements puisque les révolutionnaires ont utilisé cet outil, pour publier les vidéos des manifestations et des agressions de la police contre les citoyens. Mais tel que l’a déjà dit Hisham Almiraat, médecin et blogueur marocain, il serait un peu exagéré de prétendre qu’Internet a suffi à imposer le respect de la dignité des citoyens.»

Le Chiffre d’affaires : Les médias maghrébins, particulièrement la presse écrite, les radios et les télévisions, donnent l’impression d’être déconnectés de la réalité maghrébine, pensez-vous qu’il y a des barrières psychologiques qui empêchent ces médias à tariter de l’actualité des pays du Maghreb alors qu’ils réservent beaucoup de temps et d’espace à l’actualité internationale des autres régions du monde, ou encore y a-t-il d’autres raisons à votre sens qui empêchent l’émergence d’une presse maghrébine au sens réel du terme?

Nouha Belaid : Le grand Maghreb a été toujours un grand projet. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie partagent des moments historiques notamment depuis la colonisation française mais le « printemps arabe » nous n’a jamais réunis. Peut être parce que vous vivez déjà la démocratie et peut être parce que vous n’avez pas encore réussi à l’arracher. Ce qui est sur et certain, c’est que « Nesma TV » est le projet du Maghreb et pourquoi pas d’autres projets médiatiques qui nous réunissent. Il n’a y aucune raison qui empêche l’émergence d’une presse maghrébine si la volonté du peuple existe. N’oublions pas aussi que la presse représente le quatrième pouvoir.  Entre temps, là où il y a une guerre, là où il y a un lot d’informations. Et d’ailleurs, en Tunisie, de nombreux journalistes en chômage ont trouvé du boulot après le 14 janvier 2011, parce que tous les médias du monde entier cherchaient à être au courant de l’actualité tunisienne et l’ambiance démocratique a participé à l’émergence de nouveaux médias. C’est le cas aussi en Iraq, en Palestine, en Afghanistan, en Syrie.etc. Peut être parce que nous vivons dans des  milieux différents mais la démocratie n’a qu’une seule couleur et la liberté d’expression se vit de la même manière dans tous les pays arabes. Et rappelons-nous de l’exemple classique qui reflète ce que cherchent les médias. Un chien mordu par un enfant pourra être  intéressant comme information pour les médias plus que l’histoire d’un enfant mordu par un chien. Ce qui sort de l’ordinaire intéresse les médias.  Donc le jour où nous pouvons parler d’un Maghreb démocratique, où la liberté d’expression s’impose et tout le monde critique le pouvoir s’il le faut, la presse maghrébine sera présente tant qu’il y ait un accès facile à l’information sans contraintes ou limites.

«Ce qui est sur et certain, c’est que «Nesma TV» est le projet du
Maghreb et pourquoi pas d’autres projets médiatiques qui nous réunissent. Il n’a y aucune raison qui empêche l’émergence d’une presse
maghrébine si la volonté du peuple existe.»

Le Chiffre d’affaires : En Tunisie, la presse évolue actuellement à une cadence intéressante, quelle lecture faite vous de cette évolution?

Nouha Belaid : Beaucoup de médias  ont vu le jour après la date du 14 janvier 2011. Certains se sont même imposés sur le marché sans avoir leurs autorisations notamment pour les télés et les radios. Mais voilà que l’INRIC et la HAICA ont résolu le problème. Et encore pour la HAICA qui vit tous les jours des problèmes avec les nouvelles chaines télévisées et radiophoniques mais aussi les anciennes. Certaines ne veulent pas appliquer les règles dont parle le décret loi 116 notamment le cahier de charge que devrait avoir chaque télé ou radio. Mais nous disions toujours que ce genre de problèmes fait partie de la transition démocratique du pays. Voilà que les premières élections présidentielles démocratiques dans l’histoire de la Tunisie ont eu lieu et nous attendons à ce que le domaine de l’audiovisuel soit développé, en espérant la création du conseil de la presse écrite et électronique. Une presse développée reflète dans quel état politique vivent les citoyens et un pays démocratique est doté d’une presse de qualité. Au même temps, j’espère que les diplômés des écoles du journalisme seront dotés d’une bonne formation pour qu’ils puissent participer au développent du domaine de l’information et de la communication de leur pays.

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